CONSEIL LOCAL DE SANTE MENTALE LENS-HENIN

Elisabeth  Douchet, psychologue et  thérapeute familiale à l’institut-médico-éducatif Georges Meilliez,Hénin Beaumont.

Groupe thérapeutique réalisé en collaboration avec Marlène Rusniewski, psychologue à l’institut-médico-éducatif Jean de Saint Aubert, Brebières.

Sans titre1Sans titre2Comment dire la violence, comment dire l’indescriptible…

Dire les cris, la terreur, le bruit des portes qui claquent, le mal de ventre, l’attente de la prochaine…

Se raconter, oser parler devant les autres, trouver les mots, rien n’est facile.

Dire n’est pas facile. Encore plus quand on est adolescent, encore plus quand on est déficient.

Alors une idée m’est venue en surfant sur le net. Un blog d’une maman de famille nombreuse que je suis régulièrement et qui racontait comment elle avait embelli son vieux mur de jardin tout moche en quelque chose de tout beau, réalisé avec les gens de passage chez elle.

L’idée m’a plu, l’idée d’une fresque commune réalisée avec ce qu’on laisse dans le grenier  pendant des années sans Sans titre3réussir à jeter: la vieille vaisselle.Sans titre4

Et puis tout casser, tout mettre en miettes au marteau, comme on l’est à l’intérieur. Frapper avec violence, faire du bruit, faire ce qui est interdit. Cela a été une étape difficile pour certains de tout casser.

« J’y arriverai pas, ça me rappelle trop mes parents quand ils cassaient tout dans la maison »

Et puis finalement, prendre sur soi et affronter sa peur. Utiliser la violence. Cette violence là n’est pas gratuite, elle est mesurée, contrôlée et va servir à faire quelque chose. Y arriver et en être fiers.

Maintenant, il faut faire quelque chose de cette vaisselle cassée. Mais comment faire quand on ne nous dit pas ce que l’on doit faire ? De la vaisselle en miettes, de la colle, un très grand panneau de bois à remplir …

- « C’est tout ce que l’on a ? On fait quoi? »

- « Faites ce que bon vous semble ! un truc qui parle de la violence !mais il  faut vous mettre d’accord et le faire ensemble ».

Sans titre5Sans titre6Un espace de liberté au milieu de cette institution où tout est cadré, évalué, guidé. Laisser son esprit vagabonder et se faire confiance au point d’oser proposer quelque chose, voilà une chose qui n’a pas été facile pour eux.

Les négociations commencent. Ce n’est pas facile d’être d’accord sur une idée. Les idées ont parfois été longues à venir, on a fait, on a défait, on a concilié, on a aidé à traduire les idées, à mettre des mots et des formes sur ces idées.  Nous avons pris le temps aussi. Beaucoup de temps. Il faut du temps pour rêver, laisser l’esprit vagabonder et créer. Il faut du temps pour imaginer quand on est déficient, encore plus de temps.

On était content parfois, on en a eu marre aussi. On a fait des pauses, on a travaillé en musique, on a ri, on a râlé, on a pesté.

 Et parfois, ils se sont raconté leur violence à eux, celle qu’ils ont vécue. On a écouté, et on a continué à coller. D’autres n’ont pas raconté, ils ont tendu l’oreille. Ils ont entendu qu’il n’y avait pas qu’eux, qu’ils n’étaient pas seuls à avoir vu et entendu « ça ». C’est important de ne pas se sentir seul.

Leur monstre est né, il est sorti de leur imaginaire, eux qui ont tant de mal à imaginer. L’abstrait leur a été accessible, le temps de le faire naitre. Nous avons voté et un nom a été choisi Il sera baptisé le « Dragofort ». On le regarde, on l’aime bien, on le trouve bizarre et joli.

« Finalement, on a fait quelque chose de beau avec des trucs cassés »

Eux savent ce qu’ils ont voulu exprimer dans cette œuvre, ce qu’ils ont voulu y mettre. Ils ont exprimé leurs peurs, leurs angoisses, leurs espoirs aussi.

Les autres, ceux qui l’observent, verront ce que leur esprit voudra bien leur faire voir.

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